Mes sens

Mes sens, mes pensées, mes sentiments, bien accordés, mon âme et mon corps, source des événements, développent l’harmonie de la nature, pour la rendre possible. Tout prend la forme des collines crépues vert et or sous le soleil de juin, à midi. La splendeur et paix de cette nature croissante créaient un étrange engourdissement, un lourd silence venu de l’éternité, un équilibre fragile, comme pendant une pause entre deux mouvements d’une symphonie, avant que ne s’abatte, que n’explose l’éclatant accord ensoleillé des couleurs, des parfums et des sons.
La forme de mon ombre dansante s’élevant devant moi parmi les fleurs diaprées me confirmait l’existence du corps de la terre de mes ancêtres, de sa noble matière, de sa chaleur magnétique si caractéristique qui, venue du fond de la matrice végétale, coulait jusqu’à la plante de mes pieds, au sommet de mon entrejambe, et rampait en se divisant comme un surgeon printanier contre mon ventre et ma poitrine, devant, le long de ma colonne vertébrale, derrière, enlaçant ma tête me portant toute vers haut, vers la lumière limpide et bleue, comme est limpide et bleu le manteau de la jeune Mère de Dieu...me portant comme une semence bénie ! La terre de mes ancêtres.
Puis c’est comme si je trébuchai sur un caillou blanc, un os émergeant d’une blessure oubliée, le foyer d’une cheminée détruite depuis longtemps. L’ombre qui me précède fait un bond léger, sautille dans la broussaille et s’enfuit, effrayée.
J’étais tout près du nombril de la colline au flanc de laquelle je grimpais, et je savais que même du sommet je n’apercevrai pas l’horizon à cause des rondeurs de mon cher paysage.
La paix de midi du ciel clair couvrait toute la rangée de collines couvertes d’épis et de vergers ou se dressaient des maisonnettes, décorées par le cordon enchevêtré du manteau bleu de la Mère de Dieu, tombé dans l’or des blés et le vert des arbres pour y couler comme une rivière. Je savais avec certitude que j’allais apercevoir le moulin plusieurs fois séculaire, celui au-delà de la roue duquel le temps s’écoule et dont meule se souvient du retour et du départ des âmes, broyant le même grain du baptême au trépas...
Certes, mon ombre ne s’est pas enfuie à la vue d’un spectacle idyllique.
A présent le cristal bleu du ciel vole en éclats dans la fumée qui monte d’en bas, des coteaux... Voilà que blé flambe !
La chaleur est celle des enfers, plus forte que l’éclat du soleil, elle a chassé mon ombre de sous mes pieds.
Ni les gémissements, ni les cris de la foule qui accourait ne m’étaient encore parvenus quand j’ai battu en retraite dans le réveil.