Michel Random

Ljubica, comme chemin, comme extravagance, comme innocence, ton regard est perdu et fou sur un monde qui se déplie du réel à l'imaginaire et où l'imaginaire cherche sans fin à découvrir un autre réel. Ljubica comme Eros, fuyant l'éros, cherchant cet autre éros d'un monde étiré, le monde étiré hors des sens, pur concept de l'éros sans éros. Ljubica comme vibration où les choses sont dans sa peinture, taches, points, chemins. Un devenir incessant d'une peinture où tout est question de formes et formes en questions. Car, ce sont les relations de couleurs, de formes, de chemins qui captivent son regard et qui tracent son inspiration.
Dans cet univers où le réel, l'onirique, le fantastique, l'impressionnisme jouent leur propre gamme, Ljubica n'a de cessé de provoquer le regard, la vie, les formes, les couleurs, pour qu'elles tissent une trame de dimension autre où se plaque le rêve, notre propre imaginaire et par conséquent ce chemin qui va d'elle à nous pour nous conduire au-dedans de nous-mêmes, c'est à dire dans un ailleurs, quelque part où n'existe que la disponibilité d'être, de ressentir et de renaître en nous-mêmes.
Paris le 9.1.1998.

 

Gordana Ćirjanić
LE RETOUR A L'ESTHETIQUE DU BEAU

  L'artiste choisit toujours la voie la plus difficile. Il est toujours en décalage par rapport à son temps, et soigne son discours malgré le malentendu, car c'est du conflit qu’il tire sa force. Dans tous les arts, mais plus particulièrement dans la peinture, (peut-être parce que l'argent intervient dan son estimation), les raccourcis et les ponts qui mènent directement au succès sont rarement empruntés par le plus grand nombre. La mystification, la tromperie et l'expérimentation, si propres à l'art moderne, où la tentative et l'ébauche remplacent très souvent le travail achevé, laissent l'artiste dans le rôle de la tortue de la fable, que le public oublie facilement en cours de route. Le plus souvent, écarte ' lé entre les besoins existentiels et les impératifs de la création qui ne lui permettent pas de trahir son niveau, l'artiste est condamné résister dans la solitude, en péril, en marge. La démocratisation du goût ne lui a rien apporté de nouveau. Les lois relâchées de l'appréciation ont conduit l'artiste à une sorte de "l'art pour l'artisme" involontaire: Il n'existe encore que parce qu'il le veut ainsi Finalement, de ce point de vue, rien n'a vraiment changé. L'artiste existe et existera toujours malgré tout...
La rencontre avec les tableaux et le discours pictural de Ljubica Mrkalj fut pour moi l'une de ces rares rencontres qui m 1 ont laissée à la fois émerveillée, admirative et stupéfaite. Je fus émerveillée par le travail accompli, sa beauté, sa profondeur. Je fus saisie d'admiration devant le courage de l'artiste qui, à une époque qui glorifie le fragmentaire, le doute et l'impuissance, se donne pour condition indispensable à sa tâche la virtuosité des grands maîtres, l'universalité des thèmes du type de la Renaissance, et le progrès artistique, non seulement en tant que sceau individuel, mais en tant que nouvelle réponse aux éternels problèmes du peintre. Je restai stupéfaite devant le manque d'estimation de cette oeuvre, l'indigence de la critique, presque muette, qui jette le voile là où on lui tend une clé, se tait justement alors que l'originalité de l'artiste est criante, et craint de parjurer sa foi en la modernité en se plongeant dans une peinture qui ne rompt pas avec la tradition mais la questionne et la continue.
Ljubica Mrkalj, alors qu'elle était étudiante, montrait déjà la maîtrise de son trait, qui au fil des années ne fera que se développer et s'affiner. Sa virtuosité de dessinatrice, qui se reflète d'abord dans la mémorisation du cor s humain, est indubitable. L'ampleur de son oeuvre pourra sembler à certains, anachronique voire même prétentieuse. Non seulement elle refuse de s'en tenir thématiquement aux genres de peinture 1 re qu'elle a utilisés avec succès pendant des années, mais en même temps, elle explore la nature morte, le paysage, l'intérieur, le portrait, l'autoportrait et le corps humain en mouvement. Dès le début, elle a travaillé à des toiles ambitieuses aux motifs puisés dans les mythologies helléniques et chrétiennes, construisant ainsi sa poétique de confrontation avec des contenus dynamiques de la pensée plastiquement peu souples à mettre en forme. L'étude et l'interprétation de l'héritage spirituel universel se doublent d'une observation studieuse des secrets d'optiques de la lumière et de l'ombre, d'une élaboration minutieuse de la dominante géométrique dans la composition, propre à la peinture d'icônes, et de la découverte d'un angle de vue neuf, déplacé, des personnages et des scènes. Le résultat d'efforts si complexes est un discours sur l'essentiel à travers l'absence du protagoniste ("Natures vivantes blanches", "Les cadeaux d'Azaël", "histoire de courges", "Rêvant de Michel-Ange"), un récit dynamique de la métamorphose de la matière ("Natures vivantes blanches", "Paysages oniriques", "Rêvant de Michel-Ange", "Paysages apocalyptiques") et enfin un monde illusoire parfaitement défini, élaboré au fil des années, comme seul appui à l'existence, un monde où l'artiste s'introduit, en tant que protectrice et gardienne ("Autoportrait", "Au-dessus de mon paysage préféré", "Moi, l'ange de l'Admonition", "Autoportrait II").
La série de tableaux dite "Natures vivantes blanches" représente certainement l'évolution picturale la plus manifeste, la nouveauté et le rafraîchissement du genre "bodegon", plus connu sous le nom de nature morte. Qu'est-ce qui distingue ces tableaux des natures mortes classiques? Le support d'un blanc intense pareil à une scène, l'angle de vue frontal traditionnel audacieusement déplacé du haut vers le bas et, pour finir, l'atmosphère statique et solennelle de mort transformée en une célébration de la vie à travers le processus de pourrissement.
Ayant demandé à l'artiste comment elle en était arrivée à ce choix, elle m'a raconté son expérience conflictuelle, qu'elle nomme elle-même fond anecdotique des "Natures vivantes blanches". Il m'a semblé que cette histoire valait la peine d'être notée, qu'elle dépassait l'anecdote, car outre le fait qu'elle illustre fidèlement le caractère du peintre, elle contient les éléments de cette éternelle histoire de l'artiste mis au pied du mur, qui tourne à son profit le malentendu et a difficulté, et qui, au lieu de se rendre ou de fuir, fait front aux circonstances défavorables et avance d'un pas de géant dans la création.

 
Angueliki Garidis
LILITH

…Un tableau de Ljubica Mrkalj intitulé Eve et Lilith, illustre bien l'ambivalence de cette créature mythique, car là où les anges masculins sont multiples, assumant chacun ne fonction différente, Lilith doit jouer plusieurs rôles.
Une femme est couchée sur le dos, nue, s jambes légèrement repliées, tandis lune forme féminine ignée, ombre de sang, et couverte de fruits - image de la terre -, s'enroule autour d'elle. L'ombre rouge - Eve ou Lilith? - semble porter le corps nu de la femme, elle l'engendre peut-être, l'enlaçant, l'envahissant de sa substance complexe, à moins que ce ne soit femme de chair qui enfante son double, a mère et son amante peut-être, car il marie de la scène un érotisme trouble et violent. Le visage d'Eve est presque déformé par un sourire de plaisir intense, qui provoque attirance et répulsion, point central d'une image de la décomposition ou la pré-création, où les éléments semblent pars autour de ce corps féminin qui naît la métamorphose de la nature figurée par s fruits, et du sang - sang menstruel : les eux figures évoquent par leur position le mouvement giratoire d'une swastika, signe de la reproduction cyclique de la vie du feu, de la terre comme lieu de naissance et de mort.
L'amour, la naissance et la mort sont réunis en une seule image, qui s'oppose celle d'Adam, dans un autre tableau, présenté comme le second volet d'un diptyque. Etre éthéré, à l'aspect angélique flotte dans une couleur bleue pâle qui contraste avec la violence des couleurs est composé le tableau figurant Eve et Lilith Le corps langoureux d'Adam – androgyne ou asexué - se mêle aux couleurs irréelles du paysage qui l'entoure, jusqu'à devenir presque transparent, poupée passive, sans force devant une Eve vibrante de vie et mort. Adam est dans les limbes d'une prévie, d'une existence sans substance qui se rapproche de celle des anges, de ces anges masculins représentés dans une série de tableaux de l'artiste encastrés dans la pie anges "déchus" ayant perdu toute possible d'agir, prisonniers de la roche, réifiés, anges-hommes impuissants devant une femme double - Eve ne peut être séparée de Lilith - omnipotente. La peintre travaille ainsi dans une volonté de transgression mythes fondateurs des civilisations occidentales.
La femme-ange a pris la place des anges masculins hyper-sexués de Cocteau ou de jean Genet, héritiers de Michelangelo ou du Caravaggio, tandis que les hommes-anges androgynes de Leonor Fini, Remedios Va ou Ljubica Mrkalj sont relégués au rôle d'ange-objet à la sexualité sublimée, donnée traditionnellement à la femme, mais également à l'homme, parfois, par les artistes "Décadents" par exemple, dans leur désir de transformer l'ordre établi.
La femme-terre, comme les sirènes ou,1 apsaras, comme les fées et les sorcières, présente le pouvoir féminin, pôle opposé de l'univers angélique, mais dont certaines fonctions sont identiques à celles attribuée aux anges.

 

Yves Kobry
NUS COMPOSÉS, NUS REVÉS

…Les artistes surréalistes, Man Ray, Boiffard, Kertesz, furent les premiers dans les années 20 à employer la photographie comme un médium de l'imaginaire, s'affranchissant totalement de la réalité du motif, recomposant un univers onirique et clos par la juxtaposition d'objets incongrus. C'est dans cette veine que s'inscrit le travail photographique de Ljubica Mrkalj qui met le nu en scène avec le regard et l'expérience du peintre. Tableaux vivants, chorégraphie immobile? L'expression manque pour désigner cette synthèse, absolument originale entre deux médias supposés rivaux. Ce n'est pas seulement la plastique du corps qui est mise en valeur ou en situation mais c'est une véritable histoire que l'artiste déroule sous nos yeux à travers ces séries de quatre photographies où elle nous transporte chaque fois dans un univers étrange et merveilleux. Ce découpage en séquence rythme le désir. Par cette scansion le nu s'anime, respire de la respiration du spectateur. Il ne s'agit pas d'une décomposition du mouvement mais d'une pose, d'un mouvement synthétique comme dans l'espace pictural. La dynamique du corps qui est aussi une dynamique érotique s'effectue dans l'imaginaire du spectateur voyeur. On songe au mouvement immobile des triptyques de Bacon.
Le dispositif scénique composé en atelier, qui par sa richesse d'invention et sa précision évoque un tableau est imaginé selon la personnalité du modèle. La scénographie ne sert pas d'écrin mais, par sa charge symbolique, sa sophistication extrême, soustrait le corps à la réalité. La chair se fait rêve, devient le support d'une évasion mentale, tantôt vers les fabuleuses contrées d'un Orient lascif, tantôt vers l'univers brutal et tourmenté d'un homme' sauvage. Ici une jeune fille, nubile, aux formes pleines, ivre de son corps et de soleil, vêtue seulement d'un filet de pêcheurs où frétillent des poissons encore frais. Une femme sirène échouée sur un rocher, captive d'un filet qui à son tour capture le désir du spectateur.